Depuis quelque temps la France se divise en deux au sujet du mariage homosexuel. Les positions des deux camps se radicalisent et au final rendent, à mon sens, la confrontation grotesque et surtout contreproductive. En lieu et place d’un débat, nous avons le droit à une série d’anathèmes de part et d’autre. A entendre les délétères du mariage pour tous, la France est menacée par un complot judéo-bolchévo-homosexuel fossoyeur des valeurs éternelles de la France tandis que pour ses défenseurs, on se demande par moment si les homosexuels ne sont pas dans la situation des Noirs américains durant la Ségrégation… Un tel état d’esprit permet tout sauf une discussion saine et rationnelle de la question.

Avant de continuer mon propos je souhaite tordre le cou à une idée ; celle de l’existence d’une communauté homosexuelle dotée d’une volonté propre, opprimée par une majorité sexuelle, soumise à un système « hétérocratique » inique. Il n’existe pas de communauté homosexuelle uniforme et consciente de ses intérêts, les homosexuels ne forment pas une classe sauf pour un milieu très restreint et particulièrement revendicatif. L’homosexualité n’est qu’une préférence sexuelle ; là où certains préfèrent le chocolat à la vanille, d’autres préfèrent les hommes aux femmes. Est-ce un choix conscient ? Je ne le pense pas, nul ne souhaiterait être membre d’une minorité du fait de sa propre volonté. Dans tous les cas, il n’appartient à aucune personne de pouvoir juger sur un plan moral de la véracité des amours homosexuelles et encore moins de les condamner.

Pour en revenir au mariage, je considère qu’une alternative crédible se situe, aussi paradoxal que cela puisse sembler, dans notre passé. Comme le prouve John Boswell dans Les unions du même sexe : De l’Europe antique au Moyen Age, les unions de personne du même sexe existaient dans l’Europe antique et médiévale, y compris après le triomphe du christianisme, qui aurait pratiqué les bénédictions de couples de même sexe dans certaines régions. Néanmoins la cérémonie se distinguait du mariage, qui est semble-t il toujours resté (en Occident du moins) l’apanage d’un homme et d’une femme, et portait un nom différent ; adelphopoiia (du grec ἀδελφοποίησις). Ce type d’union existait également en France sous le nom de contrat d’affrèrement, contrat passé devant un notaire et devant lequel deux hommes s’engageaient à mettre en commun leurs biens, de vivre en ménage, de partager « le pain, la vie et la bourse » et de se prêter assistance commune… Un PACS amélioré en quelque sorte et qui n’aura pas attendu l’aube du XXIe siècle pour être accepté de nos ancêtres médiévaux. Peut-être est-ce là la solution idéale, du moins c’est ce que je crois.

Pourquoi pas le mariage ? On aura beau jeu de me rétorquer qu’en ce cas je devrais soutenir la proposition gouvernementale pourtant je m’y refuse. Je dois bien admettre que je suis quelque peu vieille école et que je n’aime pas toucher au symbole ; si des unions de même sexe ont existé depuis bien longtemps, le mariage est toujours resté limité en Europe à l’union d’un homme et d’une femme et était considéré comme étant le pilier de la société. Par delà la revendication juridique, qui est parfaitement légitime en ce sens que tous les citoyens français sont égaux devant la loi, il y a le fait que le mariage n’est pas qu’un simple contrat juridique. Loin de moi toutes arrières pensées religieuses, de tous les personnages de la Bible, je trouve encore que c’est le Diable le plus sympathique car je lui sais gré de nous avoir donné le libre-arbitre. Refermons la parenthèse, le mariage, est que l’on déplore ou non, est une institution sociale qui influence l’ensemble de l’organisation de la structure sociale. Le fait que le modèle familial soit endogamique ou exogamique a une conséquence immense sur les pratiques culturelles et sociales. Je renvoie aux travaux d’Emmanuel Todd sur ce sujet. Modifier le mariage modifiera la structure familiale sur le long terme et à travers cela il faut être conscient d’un probable changement de paradigme civilisationnel nous faisant passer de la civilisation actuelle à une complètement différente, il faut en être conscient ; l’établissement du mariage homosexuel n’est pas une petite loi, sans importance et n’ayant que des conséquences juridiques. On peut désirer un changement de civilisation, en ce qui me concerne j’avoue ne pas le désirer, étant encore assez attaché à la civilisation à laquelle j’appartiens.

L’autre risque provient du danger de faire de l’amour le critère du mariage. Je pense, en ce qui me concerne et c’est une opinion tout à fait personnelle, que l’expression de mariage amoureux est une contradiction qui se vérifie dans la majeure partie des mariages ; le mariage est un cadre beaucoup trop rigide pour quelque chose d’aussi libre et incontrôlable que l’amour. « L’amour est enfant de Bohême… » Bref, en faisant de l’amour le fondement légitime du mariage, nous risquons de nous lancer dans un engrenage sans fin. Nul ne peut juger en aucune circonstance de la véracité du sentiment amoureux. Pour le moment nous condamnons l’inceste mais sommes-nous réellement apte à dire qu’un frère et une sœur ne peuvent pas s’aimer sincèrement et librement ? Qui sommes-nous pour être juge de leur amour ? N’est-ce pas inique de leur interdire de se marier et ainsi de concrétiser leur amour ? Il n’existe moralement aucun argument valable de toute éternité contre l’inceste, seulement des arguments sociaux. Nous voyons l’inceste comme un acte monstrueux, fruit d’esprits dégénérés ; nous pensions cela également des homosexuels il y a encore à peine un siècle. Qui sait de quoi demain sera fait si nous créons ce précédent ? Comment refuser de reconnaître la revendication légitime de reconnaître l’amour des uns quand on aura reconnu l’amour des autres ?

Comme je l’ai dit au tout début, je considère la revendication juridique comme fondée car elle se base sur l’inégalité juridique. Néanmoins pour la satisfaire il n’est pas besoin d’en attenter à ce symbole et plus encore pilier de notre organisation sociale qu’est le mariage. L’affrèrement est une alternative qui offrirait l’égalité juridique pleine et entière, les dispositions familiales en moins. On peut vouloir le mariage homosexuel, le peuple est bien le maître mais il faut être conscient des possibles implications que cela peut avoir. « Qui veut faire l’ange, fait la bête ».

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